Le Nouvel Homme (1790), § 14

 

(…) Aussi, depuis qu'elle a reçu ces riches présents, elle va opérer la justice sur les prévaricateurs ; elle va rétablir l'ordre et la mesure sur la terre ; elle va s'affilier à toutes les sociétés spi­rituelles qui la reconnaîtront pour un de leurs membres ; elle va habiter à demeure dans l'Est Divin, sa première patrie, parce que le Seigneur a prononcé sur elle, le mot créateur qui a développé à la fois toutes les propriétés, tous les dons, tous les attributs dont elle est l'assemblage et l'agent. Il a promené sur elle son oeil vivificateur, et elle s'est trouvée régénérée dans tout son être, comme toute la nature se régénère aux regards vivifiants du soleil.

Voilà ce que l'homme peut espérer quand il persévère avec constance dans sa prière, et qu'il ne s'arrête pas aux illusoires obstacles que l'ennemi lui présente sans cesse comme étant des obstacles insurmontables. Une ferme confiance dans le feu sacré qui nous anime ; une plus ferme confiance encore dans la source d'où ce feu dérive, et qui ne peut cesser de diriger ses regards, sa chaleur et sa lumière sur lui, font bientôt disparaître ces faibles attaques de notre ennemi, qui n'ont de forces que dans notre pusillanimité, et notre défaut de résolution.

 

 

Bientôt aussi le Dieu de la vie vient visiter notre âme, et nous pouvons dire alors avec jubilation : Dieu vit en moi, Dieu va vivre dans ma pénitence ; il vivra dans mon humilité, il vivra dans mon courage, il vivra dans ma charité, il vivra dans mon intelligence, il vivra dans mon amour, il vivra dans toutes mes vertus ; parce qu'il a promis qu'il serait un avec nous, toutes les fois que nous nous réclamerions à lui au nom de celui qu'il nous a envoyé pour nous servir de signe, et de témoignage entre lui et nous. Ce signe ou ce témoignage est éternel comme celui qui nous l'a envoyé, assimilons-nous à ce signe et à ce témoignage, et nous participerons à sa Divine et sainte sécurité, et nous serons comme lui tellement pleins de la vie, que la seconde et la première mort demeureront loin de nous, et nous serons tout là fait étrangères.Contemplation 1893

 Il y a une incertitude que l'ennemi cherche souvent à te suggérer, moins pour t'enrichir par la sagesse apparente dont il la colore, que pour t'arrêter dans ta marche, puisqu'elle doit lui être si contraire ; c'est de savoir si tu dois oser invoquer le nom du Seigneur, et le signe qu'il t'a envoyé, avant d'avoir dissipé entièrement tous les obstacles qui t'environnent, ou si tu dois te servir, pour combattre ces mêmes obstacles du nom du Seigneur, et de toutes les puissances qui y sont attachées. L'ennemi qui craint l'effet de ces armes t'insinue continuellement que tu n'es pas assez pur pour les employer ; il se met même en avant, quelquefois, sous des couleurs imposantes, afin d'effrayer ton courage, et d'arrêter tes résolutions ; d'autres fois, te sachant mal préparé, il te suggère d'invoquer le nom du Seigneur, pour te convaincre, par le peu de succès qui en résultera, que tu ne dois pas encore te livrer à une si sublime et si sainte entreprise, et que tu feras bien d’attendre un autre temps.

Tiens-toi sur tes gardes au milieu de toutes ces insinua­tions ; il y aurait là plus de paresse que de vertu, plus de défiance que de véritable courage, plus de ténèbres que de lumière ; remplis-toi d'abord de la profonde persuasion, que la vérité l'emporte sur le mensonge, comme la vie l'emporte sur la mort ; remplis-toi de la profonde persuasion que par ta simple conduite régulière et attentive, l'ennemi n'aura plus sur toi qu'une frêle influence en ce qu'elle ne trouverait plus de base pour s'y fixer, et s'y attacher ; (…)

 

Lance-toi ensuite courageusement dans la voie de la prière et de la supplication, sans songer seulement aux obstacles qui t'auraient arrêté faute de cette précaution, sans seulement descendre à t'en apercevoir ; porte-toi avec ardeur vers les différents lieux de tes sacrifices. Implore le père, invoque le père, conjure le père, unis-toi au père lorsque tu voudras offrir le sacrifice sur l'autel éternel d'où découle la source de la vie et de l'existence dans tous les êtres ; sers-toi avec confiance de son nom ; lui-même sera de moitié avec toi, puisque tu auras le dessein d'étendre son propre règne, et l'ennemi ne pourra s'opposer à ton oeuvre, il en sera à une trop grande distance ; il sera pour cette oeuvre et pour ton sacrifice, comme un être nul, et absolument étranger.

Lorsque tu voudras offrir ton sacrifice sur l'autel de la régénération spirituelle pour sanctifier ton être, le purifier, et le remplir des trésors de l'amour, implore le nom du fils, invoque le nom du fils, conjure le nom du fils, unis-toi au nom du fils, et ton cœur sera changé en une victime de consolations, de façon qu'il ne croira plus même aux pouvoirs affligeants de ton ennemi, et que tu sentiras ton vaisseau porté légèrement sur les vagues par les vents les plus favorables, sans la moindre appa­rence de dangers ni d'écueils.

Ministere

Enfin, veux-tu offrir ton sacrifice sur l'autel des puissantes vertus de l'esprit dans le temps ? Implore le nom de l'esprit, invoque le nom de l'esprit, conjure le nom de l'esprit, unis-toi au nom de l'esprit, et la nature reprendra pour toi sa mesure, son ordre et son équilibre, et tu ne connaîtras ainsi autour de toi, dans toi, et au-dessus de toi, qu'harmonie, bonheur et perfection.

Si l'ennemi se réveille dans la jalousie de tes succès, tu auras acquis par là des forces pour le combattre avec plus d'avantage, que si tu fusses resté dans cette dangereuse timidité qu'il te suggérait à dessein, et tu pourras alors employer avec plus de fruit ces mêmes noms qui doivent sûrement autant te défendre qu'ils peuvent t'éclairer et te sanctifier ; car il a été dit que celui-là sera sauvé, qui invoquera le nom du Seigneur.

Repose-toi sur cette loi qui est infaillible, et contre laquelle les illusoires prudences de l'ennemi ne doivent jamais obtenir ton acquiescement. Car la seule vertu que Dieu demande de nous, c'est la confiance ; ainsi le seul tort que nous puissions avoir envers lui, c'est la timidité, c'est la lâcheté. Mais aussi dès que tu as pris cette sainte résolution, et dès que tu as mis en usage les armes sacrées, regarde-toi comme engagé dans la milice Divine et spirituelle, et songe que la moindre négligence peut te rendre indigne de porter le nom de soldat de la vérité ; songe que la moindre négligence peut t'exposer à prendre le nom de Dieu en vain, songe enfin que ce sera pour toi un crime désormais que de manquer une seule occasion d'exercer tes fonctions saintes, et de faire un seul pas sans que tu n'emploies le nom du Seigneur, parce qu'il est dit : Heureux celui qui per­sévérera jusqu'à la fin.

Angestatuuue

Ame humaine, ta seule expérience t'instruira plus sur cela que toutes les doctrines. Essaie de t'élever dans la région pure, simple, et Divine ; tâche d'y rester assez longtemps pour t'y pénétrer de l'éternelle, et douce influence qui la remplit, tu goûteras alors des joies si pénétrantes, mais en même temps si calmes et si paisibles que l'univers entier, malgré la beauté de ses lois et les puissances spirituelles qui le gouvernent, te paraîtra une sorte de superposition étrangère à la nature Divine ; tu sentiras que tu n'as pas besoin de la présence de l'esprit pour être heureux quand tu es en présence de Dieu, et que, par conséquent, c'est Dieu et non l'Esprit qui est ta source.

Lors donc que de cette région suprême tu redescendras à cette région de l'esprit, tu sentiras déjà une manière d'être dont ta vraie nature pourrait se passer, et qu'elle ne peut même se rendre douce qu'en regardant cette situation comme une suite des décrets supérieurs qui t'appliquent à une oeuvre secondaire, et qui ont droit de t'employer comme il leur plaît. Lorsque tu redescendras à la région élémentaire, ta situation te paraîtra encore plus étrangère ; enfin juge ce que ce sera quand tu descendras à la région ténébreuse.

Porte néanmoins dans toutes ces diverses oeuvres la sou­mission la plus entière aux volontés de celui qui te les envoie ; tâche, ou plutôt, n'oublie pas que tu les dois faire toutes en son nom ; et si tu veux apprendre ici un profond secret, ne sors jamais en pensée, et en esprit de cette région suprême ; joins continuellement les trois noms éternels, et ceux qui ne sortent jamais de leur Divine enceinte, avec les trois noms temporels Divins qui dirigent les trois opérations temporelles, ce sera le moyen d'être à la fois comme Dieu dans l'éternité et dans le temps. 

 

L.-C. de Saint-Martin, Le Nouvel Homme (1790), § 14, extraits choisis.